mercredi 21 mai 2014

A pied léger, coeur léger


Site pour fashionista
monomaniaque 
Le talon aiguille relève-t-il de l'apesanteur ? Celles et ceux qui me connaissent dans la vie réelle ne s'étonneront que modérément de la question. Elle restera sans réponse, faute d'éléments autres que ma propre expérience de fille sur hauts talons perchée. Par contre, la chaussure entretient des rapports intéressants avec le duo pesanteur-impesanteur. Elle revêt le pied et encaisse avec lui l'échange de forces entre attraction terrestre et poids exercé en retour par le sol. Le soulier détermine autant notre confort que l'allant de notre démarche. Je fais le lien avec les tennis à coussin d'air qui amortissent les chocs, les bottes de sept lieues du Petit Poucet. Et repense à ce projet piloté par le CNES : mettre au point des chaussures capables d'offrir aux astronautes en orbite, le confort de la marche en gravité. 

Le Petit Poucet,
aquarelle de Honor
Appleton, vers 1930
Dans les deux premiers exemples cités, la chaussure est dotée du pouvoir de propulser tout en allégeant. Les bottes du conte de Perrault font parcourir de 3 à 4 kilomètres (la lieue a connu des variations à travers les époques) en une seule enjambée. Dans la série chaussures performantes, c'est Nike qui, en 1979, lanca les Nike Air, baskets dont le talon renferme un coussin d'air, puis les Shox, une version montée sur ressorts. Depuis 2005, les passionnés peuvent mettre à leurs pieds de véritables machines électroniques qualifiées de chaussures intelligentes : les One d'Adidas sont équipées d'un microprocesseur intégré capable de calculer l'amorti de la semelle et modifier le volume d'air du coussin en fonction des nécessités du terrain. Le poids (accru par la vitesse) reste inchangé mais l'impact est absorbé par l'isolation de l'air alors que les ressorts amplifient un peu de l'effet rebond. 


Aux Nike Air ont succédé divers modèles dont les Nike Air Max Lunar. L'allusion est claire : marcher aussi léger que sur la lune. La démarche élastique du footballeur Mario Balotelli ne tient probablement pas à ses seules chaussures mais le clip (2011) est une réussite.



Sources : http://www.linternaute.com/science/technologie/deja-demain/07/chaussure-intelligente/chaussure-intelligente.shtml
https://www.polytechnique.edu/accueil/entreprises/relations-eleves-et-etudiants/projets-psc-/marcher-en-apesanteur-28932.kjsp
https://www.youtube.com/watch?v=giec1F1tDf8

mardi 20 mai 2014

Dessine-moi une histoire sur le sable


Ilana Yahva à l'oeuvre
Voici un type de performance qui m'hypnotise. J'ai beau voir qu'en termes de dessin et de message cela ne dépasse guère le stade du gentillet, le geste et la dextérité mis en jeu me fascinent et je reste subjuguée comme une enfant devant son premier numéro de prestidigitation. Je vous entraîne donc dans le monde de l'animation de sable. Ce sont les professionnels de l'animation qui en ont eu l'idée, à la fin des années 50 semble-t-il. Il s'agit de travailler sur une table lumineuse tapissée d'une fine couche de sable. La texture, à la fois fluide et stable, permet à l'artiste d'y tracer les lignes désirées à main nue. Le sable est l'encre et la main le pinceau : les dessins naissent des effets d'ombres et de lumière, des creux (le verre de la table) et des pleins : la matière fluide du sable. 



Sable et lumière sculptés
C'est autant l'élaboration que le dessin en soi qui est filmée (caméra placée au-dessus du plan de travail), ce qui fait la part belle au geste. Il va du généreux saupoudrage à la pincée minutieusement déposée, du pianotement léger au balayage à coup d'avant-bras. La technique de gommage mérite qu'on s'y attarde : soit le sable est ôté d'un geste large et vif qui ouvre une page blanche, soit on obscurcit le dessin avec du sable répandu. Mais le plus fascinant est comment l'histoire avance : les dessins se chevauchent, évoluant sans cesse : à peine une jungle a-t-elle été tracée que tout un pan en est effacé pour laisser place à un personnage. A peine est-il né sous nos yeux que, de quelques coups furtifs, la jungle devient une mer où le personnage va s'élancer. L'animation de sable est un enchaînement de métamorphoses où effacements et surgissements s'entrelacent. Ce spectacle est émouvant car il peut se voir comme une  métaphore de la création.


Ilana Yahva est une des divas du genre. Si ses histoires se cantonnent aux bons sentiments, sa dextérité est confondante. Voyez éclore les pétales de fleurs sous ses doigts, traquez ce petit geste sec qu'elle a pour dessiner un ongle et laissez-vous émerveiller.


One man's dream, 2010


Sources : http://sandfantasy.com/ (le site d'Ilana Yahva)
https://www.youtube.com/watch?v=dEgSoTCgvgA
https://www.youtube.com/watch?v=YIOsIbqpR5s

lundi 19 mai 2014

Dessine-moi un poème


Fleurs
Contraction de calligraphie et idéogramme, le mot calligramme désigne un poème dont la disposition graphique sur la page forme un dessin. Le mot a été inventé par Guillaume Apollinaire qui en fit le titre d'un recueil paru en 1918.  C'est un art gracieux où le tracé entremêle la poésie des mots et l'expressivité du dessin, doublé d'un art subtil qui joue sur la relation entre les deux systèmes de signes. Les calligrammes sont légers par nature : le procédé décourage toute forme de prétention ou d'emphase. Il requiert au contraire de la simplicité  et une forme de dépouillement stylistique. Les premiers calligrammes

Poème à Lou
remontent à l'Antiquité mais la dite poésie graphique a acquis ses lettres de noblesse au début du XXème siècle, avec Apollinaire. Le rapport mot-dessin varie d'un poème à l'autre. Dans certains, le vers trace le seul contour ; pour d'autres les mots sont la chair du dessin. Apollinaire aimait distribuer le texte dans l'image, allant jusqu'à tronçonner les mots : texte et image s'imbriquent alors en une sorte de rébus. Il arrive qu'un calligramme en abrite d'autres qui s'y sont glissés. Ainsi, dans le poème-portrait de Lou, les mots oeil, nez et bouche sont à la fois le nom et le dessin du mot désigné. Derrière l'apparente simplicité graphique, c'est tout un dédale de signes et de sens que nous sommes invités à parcourir.

Tous les calligrammes de ce billets sont de Guillaume Apollinaire.


Le Jet d'eau

Tous les souvenirs de naguère O mes amis partis en guerre Jaillissent vers le firmament Et vos regards en l'eau dormant Meurent mélancoliquement Où sont-ils Braque et Max Jacob Derain aux yeux gris comme l'aube Où sont Raynal Billy Dalize Dont les noms se mélancolisent Comme des pas dans une égliseOù est Cremnitz qui s'engagea Peut-être sont-ils morts déjà De souvenirs mon âme est pleine Le jet d'eau pleure sur ma peine. 


Le Miroir

Dans ce miroir, je suis enclos, vivant et vrai, comme on imagine les anges et non comme sont les reflets.


Le Guetteur mélancolique 

Homme vous trouverez ici une nouvelle représentation de l’univers en ce qu’il a  de plus poétique et de plus moderne. Homme, homme, homme, homme, homme Laissez-vous aller à cet art où le sublime n’exclut pas le charme et l’éclat ne brouille pas la nuance. C’est l’heure où jamais d’être sensible à la poésie car elle domine tout terriblement.


Il pleut

Il pleut des voix de femmes comme si elles étaient mortes même dans le souvenir C'est vous aussi qu'il pleut merveilleuses rencontres de ma vie ô gouttelettes Et ces nuages cabrés se prennent à hennir tout un univers de villes auriculaires Écoute s'il pleut tandis que le regret et le dédain pleurent une ancienne musique Ecoute tomber les liens qui te retiennent en haut et en bas.



Sources : http://www.cndp.fr/presence-litterature/dossiers-auteurs/apollinaire/calligrammes.html?tx_cccbrowse_pi1%5Bpointer%5D=2&cHash=da85c886bda77974b77bb8c42668316b
http://www.guillaume-apollinaire.fr/calligrammes.htm

dimanche 18 mai 2014

Dessine-moi une équation


L. Derobert, poète
ès logarithmes
Connaissez-vous l'adage selon lequel il faut avoir l'âme d'un poète pour entrer en mathématique ? Cours de mathématiques existentielles, l'étonnante installation que le Palais de Tokyo abrita en avril 2012, avait tout pour convaincre ceux qui, jusque là, ne voyaient dans ces mots qu'une dérisoire tentative de hausser les maths au rang d'art sensible. Il faut reconnaître que Laurent Derobert a l'art de transfigurer les équations. Docteur en sciences économiques et chercheur de son état, il interroge notre rapport à autrui et au monde en reformulant la problématique en langage mathématique. Et nous nous étonnons de le trouver si naturellement fait pour transcrire les quêtes les plus universelles de l'âme humaine.

Le douanier Rousseau,
La Muse inspirant le 

poète, 1909
Il s'agit en effet d'un travail de traduction, de transposition. Ainsi, faire le deuil d'un amour, c'est s'émanciper de l'attirance vers l'autre, de sa force gravitationnelle. En physique, le phénomène se nomme vitesse de libération. Reconnaissez que cela appelle un rapprochement. Combinez la rigueur de qui connaît les lois de la gravité et la sensibilité de qui s'interroge sur l'amour et vous obtiendrez une équation délicate quoique rigoureuse. Ainsi va Laurent Derobert pour qui l'infini mathématique et l'infini poétique n'ont aucune raison de différer. Les mathématiques existentielles sont douces, méditatives. Elles n’expliquent rien, elles expriment. Pour le Palais de Tokyo, Laurent Derobert a imaginé une constellation reliant plusieurs coupoles où figurent quatre de ses plus précieuses formules. Je les regarde, regrettant de ne pouvoir les murmurer : je suis sûre qu'avec leurs lettres tirées des alphabets grec et hébreu, elles chantent comme un mantra. Signe sonore de poésie.


Vitesse de libération de l’être


En physique on nomme vitesse de libération la vitesse qu’il faut imprimer à un corps pour qu’il s’émancipe de la pesanteur d’un autre, qu’il échappe à son attraction gravitationnelle. La lettre Haïn, 16e lettre de l’alphabet hébreu, désigne la vitesse qu’il faut donner à un être (l), pour qu’il se libère de la pesanteur d’un autre (*l), c’est à dire qu’il s’en éloigne infiniment (les parenthèses signifient ici distance). En d’autres termes, Haïn indice l est la vitesse ainsi définie : celle qui, imprimée à l fera tendre la distance entre l et * l vers l’infini (symbole après les deux vagues qui, quant à elles, signifient à peu près égal).


Force d’attraction de l’être rêvé 


Le l circonflexe signifie l’être rêvé (libre de définition…). Le delta minuscule est symbole de la dérivée. Ici la dérivée est seconde (puissance 2), t signifie le temps (on dérive par rapport au temps), et psi le poids de l’idéal (importance accordée au rêve par le sujet). La dérivée seconde des mouvements de l’être donne son accélération, laquelle multipliée par le poids de l’idéal donne une force d’attraction (métaphore de la 2e loi de Newton sur l’attraction gravitationnelle), celle de l’être rêvé.


Asymptote des mondes


En mathématiques, asymptote signifie ce vers quoi l’on tend sans cesse mais que l’on n'atteint jamais, si ce n’est en l’infini peut-être. L’asymptote des mondes est signifiée ici par la cinquième lettre de l’alphabet hébreu (le Hé, lettre du souffle et de la louange). Hé est ce monde ainsi défini : tel que la distance du monde (L) avec lui tend vers 0 en l’infini (i. e. qu’ils tendent à se confondre au terme des jours). Nota : les lettres en hébreu signifient en mathématiques existentielles les valeurs limites.


Sources : http://www.palaisdetokyo.com/fr/ressources/biographies/laurent-derobert
http://palaisdetokyo.com/fr/exposition/performances/cours-de-mathematiques-existentielles

vendredi 16 mai 2014

Kenzo fleurit le ciel de coquelicots


Flower, Kenzo

J'avais choisi la graine de pissenlit comme archétype de la légèreté végétale mais le coquelicot aurait été un bien joli exemple. Le vermillon de ses pétales semble une authentique déclaration de vigueur, démentie par l'émouvante fragilité de ses pétales. C'est un peu le mariage de l'intense et de l'éphémère. A cette fleur inodore dont il fit son emblème, le couturier Kenzo imagina un parfum. Flower sortit en 2000. Le flacon -élancé, un peu courbé, tel une tige pliant légèrement sous la corolle qu'elle porte- tenait aussi du vase puisqu'il renfermait une (fausse) fleur. En 2013 vint Flower in the air, une variante où la framboise et la poire remplacent l'oeillet, le jasmin et la vanille : des fragrances plus légères pour que le coquelicot s'envole.



Lâcher de ballons sur le
Trocadéro, 21 fév. 2011
Photo, Claude David



&







Un parfum léger comme l'air pour respirer différemment la vie.


Shu Qi devenue fée des fleurs pour Kenzo,
campagne signée Patrick Guedj


Sources : http://www.fragrantica.com/perfume/Kenzo/Flower-In-The-Air-18701.html
http://olfatheque.com/fiche-parfum-4608.php?term=Flower%20in%20the%20air
http://cl.david.photo.free.fr/Bouquet%20de%20coquelicots,%20photo%20Claude%20David.

jeudi 15 mai 2014

2011, l'odyssée de la fraise


J'avais à l'origine sélectionné 3 recettes de cuisine moléculaire assez banales. J'ai tout effacé au profit d'une quatrième, délirante comme seul l'art peut l'être. Et croyez bien que je ne galvaude pas les mots. Vous en jugerez par vous-même si vous décidez que satisfaire votre curiosité vaut bien 8 minutes. Il s'agit d'une friandise à la fraise, fourrée à la poudre de glace (la cuisson au nitrogène rend possible ce genre d'exploits). Ce dessert est l'adaptation de la Minus-196° Candy Apple du chef japonais Seiji Yamamoto, virtuose de la gastronomie moléculaire. La sophistication de la recette et la complexité de sa réalisation m'ont laissée pantoise. La vidéo est elle-même très singulière : sans aucune indication pratique (soyons honnête : elles ne nous serviraient à rien) c'est en soi un film, aux plans très lents, mi-contemplatif, mi-science fiction, avec un rebondissement final. Le titre du billet n'est pas une boutade. J'ai entre autres libellé cette publication à cinéma.




Sources : https://www.youtube.com/watch?v=X11GbEwxDQc
http://trendingevolution.com/philips-a-cree-des-bananes-au-gout-de-fraise-et-des-ananas-au-raisin-sans-ogm/

mercredi 14 mai 2014

Cuisine-moi une molécule


La Corde sensible,
René Magritte, 1960
Jusqu'à la préparation de ce billet, je ne connaissais rien à la cuisine moléculaire. J'avais fait le lien avec l'apesanteur sur une vague intuition : le nom fleurait bon la destructuration de la matière et peut-être aussi le futurisme. La recherche menée a dépassé mes espérances. Si la cuisine moléculaire avait une devise ce serait piquer l'impalpable du bout de sa fourchette. Et tout ça, grâce à une poudre de perlimpinpin -au nom sautillant d'agar-agar- mijotée à petits jets d'azote. Pas de quoi alourdir notre estomac.


Confiture de fraises, sur
lacuisinedebernard.com


Commençons par nous mettre d'accord sur la relation entre cuisine et chimie à l'aide d'un exemple simple. Pour que la confiture ait la consistance idéale, mieux vaut la préparer dans une casserole en cuivre. C'est de la chimie empirique. Les cuisinières ont fait un constat que la science explique : le cuivre oxydé réunit les molécules de pectine que la cuisson libère et favorise la formation d'un réseau qui piège l’eau et les fruits. Une pincée de calcium aurait eu le même effet.


Des casseroles telles des
cornues de laboratoire
A l'origine, la cuisine moléculaire est donc une branche de la chime étudiant les altérations moléculaires que tout acte de cuisine suppose. Cette discipline veut s'interroger sur des gestes familiers venus de l'habitude et transmettre du savoir scientifique à partir d'élément de la vie quotidienne. (Hervé This, physico-chimiste pionnier en la matière). Les chefs, amenés à collaborer à la recherche eurent vite fait d'étendre les découvertes faites du seul laboratoire aux tables des restaurants.


Caviar de sirop de fraise,
de menthe et de curaçao
Née en 1980, la cuisine (ou gastronomie) moléculaire s'engagea dans une voie que rien dans ses objectifs initiaux n'annonçait : créer des plats à la présentation et au goût inédits. Elle devint un énième avatar de la nouvelle cuisine. Les arrière-salles de restaurants prirent des airs de laboratoire avec des instruments de cuisine d'un type nouveau. Aux côtés des condiments connus apparurent des adjuvants aux propriétés gélifiantes. Et l'azote liquide fit son entrée en cuisine.


Cocktail de science-fiction
L’azote est un gaz neutre qui compose 78% de l'air que nous respirons. Il est utilisé depuis longtemps pour surgeler les denrées alimentaires, ayant la particularité de préserver leurs qualités nutritives. A -196°C, ce gaz devient liquide. En cuisine moléculaire, il est apprécié pour la consistance onctueuse qu'il apporte aux l'aliments auxquels on le mélange. Vaporisé, il se transformant en vapeur, permettant des présentations inédites et attractives. 


Omelette destructuée
créée par Ferran Adria
La cuisine moléculaire, avec ses textures et ses formes inhabituelles, est une expérience gustative nouvelle. Les nouilles d'épinards ou de framboises sont faites sans farine ni oeuf. Jus et sirops se transforment en caviar. Les boissons fument, les crèmes sont craquantes à l’extérieur, on cuit avec le froid... Côté créativité, les possibilités semblent illimitées. Par ailleurs, les produits utilisés pour les déstructurations sont naturels (algues, calcium, lécithine) et les avantages pour la santé réels : la cuisine moléculaire permet de contourner de nombreuses allergies et nécessite peu de matière grasse. Finissons avec une démonstration en vidéo : que diriez-vous d'essayer le vent de betteraves. Vous avez bien un petit fond de lécithine de soja dans vos placards ?




Sources : http://www.espace-sciences.org/archives/science/11983.html
http://secrets-de-la-casserole.e-monsite.com/pages/histoire-de-la-cuisine-moleculaire.html
http://www.carbagas.ch/fr/optionelle-2/aliments-boissons/weitere-anwendungen/kochen-mit-flussigem-stickstoff.html (auteur du paragraphe sur l'azote)
https://www.youtube.com/watch?v=uMlkjAm7RCo